Marie Curie prend un amant

D’Irène Frain, éditions du Seuil, 2015

«Premier principe: ne jamais se laisser battre ni par les personnes, ni par les événements.» Cette phrase de Marie Curie, mise en exergue du livre d’Irène Frain, témoigne de la personnalité de cette femme de science exceptionnelle. Nous pensions tout connaître d’elle. Faux ! Jamais n’avait été évoqué cet épisode de sa vie amoureuse, que la romancière apprend, par hasard, en feuilletant chez un bouquiniste un livret bleu, ancien, regroupant les deux numéros d’un torchon qui visait à détruire la réputation de Marie Curie. C’était pour l’écrivaine le début d’une enquête où l’imagination supplée parfois au manque de notes biographiques et de preuves.

Partir d’un libelle pour dégager la vérité sur la vie de qui que ce soit paraît difficile, sinon impossible. Surtout s’il manque des témoignages: journal intime, lettres à l’amant ou de l’amant, lettre d’amis. Or, à la demande même de la principale intéressée, tout a été détruit. Ce qu’il reste, mince fil conducteur, est son carnet de dépenses. Marie Curie, immigrante arrivée sans le sou de sa Pologne natale pour étudier à la Sorbonne, tiendra scrupuleusement ses comptes durant toute sa vie. Bien maigres dépenses, et surtout pas en frivolités. D’ailleurs, les photos d’elle la révèlent peu coquette, sauf pendant cet épisode où elle achète jolies robes et dentelles, loue un appartement pour abriter ses amours clandestines. Une preuve enfin !

Pas n’importe qui, cet amant ! Paul Langevin est un ancien étudiant de Pierre Curie lui-même et le futur détenteur d’un prix Nobel. Sincèrement épris l’un de l’autre, Paul et Marie sont aussi unis par l’amour de la recherche scientifique comme par leur amour pour Pierre, mort tragiquement quelques années auparavant. Mais voilà, Paul est marié, mal marié. Leur liaison, qu’ils espèrent voir déboucher sur une vie commune, doit rester secrète et le restera jusqu’à ce qu’une personne mal intentionnée la révèle, pas pour détruire Paul, mais Marie.

Pourquoi tant d’acharnement pour la salir? Xénophobie, misogynie, les deux mamelles de la haine… L’affaire Dreyfus, du nom de ce capitaine français de religion israélite accusé d’espionnage, condamné, déporté et finalement acquitté a divisé la France, partagée entre dreyfusards et antidreyfusards, de 1894 à 1906. Elle sert de toile de fond à la méfiance, puis à la hargne qui s’abattirent sur Marie Curie. En 1908, lorsqu’elle reçoit le prix Nobel de physique avec son mari pour leur découverte du polonium et du radium, femmes et hommes du bon peuple s’interrogent: Marie ne peut être que l’assistante de son mari. Comment une femme pourrait-elle être une scientifique ? Pourtant, en 1911, elle reçoit son deuxième prix Nobel, cette fois pour ses propres travaux en chimie. Einstein, qu’elle rencontre cette année-là, ne cache pas son admiration pour la femme de science. L’amoureuse se remettra toutefois mal du scandale de sa liaison révélée même si le procès pour adultère n’aura pas lieu: les amants renoncent à leur rêve de vivre ensemble.

Irène Frain a écrit là un livre fascinant, troublant aussi par son actualité. La xénophobie, la misogynie et la hargne sont-elles en effet choses du passé ?

Nicole Balvay-Haillot, mai 2016

L’année la plus longue

Daniel Grenier, Le quartanier, 2015

Je me suis d’abord sentie un peu perdue dans ce roman touffu, entre les allers retours d’un siècle à l’autre et d’un bout à l’autre des Appalaches, le plus souvent en compagnie d’Aimé, l’homme qui ne vieillit pas ou peu.

Aimé est né durant l’hiver 1760 d’une mère qui meurt en accouchant dans la rue, en allant retrouver un de ces soldats britanniques en tunique rouge qui patrouillent la ville de Québec (page d’histoire en passant). En 1838, il est sur la route de déportation des Indiens des États-Unis (autre page d’histoire). Sans faire preuve du courage qu’il prétend être le sien, il vient de quitter, sans le vouloir il est vrai, Jeanne, son amoureuse enceinte d’un fils qu’il ne connaîtra jamais. «Que vouliez-vous qu’il fît contre trois?» demande un personnage cornélien au vieil Horace: «Qu’il mourût», répond ce dernier. En effet, Aimé meurt, mais beaucoup plus tard. En 1994. Le hasard, manipulé par Daniel Grenier, le fait disparaître dans l’écrasement d’un avion au-dessus de l’Atlantique. Assise à côté de lui, nulle autre que Laura, la mère de l’arrière-arrière-petit fils qu’il n’a pas rencontré par sa faute, mais qui a comme lui la particularité d’être né un 29 février si bien que «trois années sur quatre, Thomas Langlois n’existait pas.» Si Aimé a vu trois fois la comète Halley, Thomas aura peut-être la même chance puisqu’il a très scientifiquement découvert le secret d’une éternelle jeunesse.

Fantastique, oui, et habilement construit. Le caillou dans la botte d’Aimé, qui gêne sa marche sur la piste des Appalaches en 1838, se répercute en 2000 boulevard Saint-Laurent, à Montréal: «Une petite roche dans sa botte gauche l’agaçait, mais il ne s’est pas arrêté pour l’enlever.» Une bagarre vient d’éclater entre deux hommes, réplique de celle de 1838 entre un guerrier cherokee et un jeune Choctaw.

Et réaliste: les personnages ont les réactions normales d’êtres humains: «Aimé a su que Jeanne le regardait enfin… il a senti son regard, sur son cuir chevelu, sur ses joues rougissantes…» À l’aéroport, l’attente est celle de n’importe quel voyageur attentif à ce qui se déroule autour de lui: «Il y avait des centaines de personnes qui bougeaient autour d’Aimé, qui s’en allaient rapidement dans d’autres terminaux, ou qui sortaient pour trouver des taxis… Chaque fois que la file avançait d’un centimètre ou deux, Aimé prenait sa valise et la déplaçait, la remettait par terre, presque entre ses jambes, bien protégée entre ses genoux…» Et quand Laura s’exclame: «God I hate planes.» et qu’Aimé lui tient la main, c’en est touchant de justesse. Juste avant le crash!
Touffu, ambitieux, ce roman d’un Québécois qui nous entraîne loin dans le temps et l’espace!

Nicole Balvay-Haillot
14 novembre 2015

Les intéressants

Meg Wolitzer
Éditions rue Fromentin, Paris, 2015
Traduction de l’édition originale : The Interestings

Avant tout, une précision s’impose : je ne choisis pas les livres dont je fais la chronique. Un jour, Lorraine Dubois, propriétaire de la librairie Michabou et également mon amie, m’en a tendu un : «Tiens, lis ça, tu me diras ce que tu en penses. » C’est ainsi qu’a démarré une collaboration dont je me félicite, car je découvre ainsi des romans, et même une littérature, que je n’aurais pas eu l’idée de lire par moi-même. C’est le cas de ce roman américain … a priori pas ma tasse de thé, entre autres parce que toute édition franco-française envoient les écoliers américains au lycée. J’ai donc feuilleté le gros bouquin, certaine que j’allais le laisser choir, mais, ô surprise, en à peine huit jours, je l’avais dévoré et l’envie me prenait de cocher J’aime sur Facebook ! Ce qui serait très insuffisant ! Ce gros bouquin est-il aussi intéressant que son titre ? Oui.

L’histoire démarre en 1974 dans un camp d’été où l’on stimule la créativité de jeunes âgés de 15 ou 16 ans. Si je me fie à ce qui est annoncé en deuxième de couverture, c’est aussi l’âge de Meg Wolitzer à cette époque. Parlerait-elle de ce qu’elle aurait vécu? Peu importe. L’écrivaine nous donne un roman habilement construit, avec des allers retours qui soutiennent l’intérêt et laissent souvent planer un suspense.

Ces jeunes gens se trouvent donc intéressants, à l’exception de Julie, assommée par la mort récente de son père, mais admise dans ce groupe sélect. C’est à travers elle, devenue Jules sans changement de sexe, que l’on suivra au cours de quatre décennies des destins finalement ordinaires, à l’exception (encore une !) de celui d’Ethan, créateur génial et figure centrale du roman, puisqu’il se termine avec sa disparition.
Destitution de Nixon, guerre du Vietnam, sida, Reagan, chute des Tours servent de toile de fond aux mensonges et aux déchirures de chacun, ainsi qu’aux secrets de famille. Violence, trahison, abus, autisme sont au rendez-vous comme la loyauté, la confiance et l’amour. Reste que l’essentiel du message est l’empreinte indélébile laissée par l’enfance sur l’adulte intéressant ou pas qu’il est devenu. Un roman de la vie de gens ordinaires, quoi !

Nicole Balvay-Haillot
27 octobre 2015

Blanc dehors

Martine Delvaux, Héliotrope 2015

Roman ? Récit ? Pas encore des étiquettes ! Une quête. Pas celle du père, car ce n’est pas tant le père, qui manquait, que l’histoire inconnue de ce qu’il y a derrière. Pas non plus la quête de documents sur l’identité, le parcours de l’absent, mais une quête intérieure, l’écrivaine se refusant à courir archives ou témoignages : C’est la fin et le début de l’histoire. On me demande ce que ça me fait de ne pas savoir qui est mon père.

Est-ce si incroyable de ne jamais avoir rien su de ce père ? Silence de la mère, amnésique, des grands-parents, des sœurs de la Charité dont les archives manquent pour l’année de la naissance de l’écrivaine. Je ne devrais pas m’en étonner : mon roman Les Passeurs (un récit, selon les amateurs d’étiquette) est aussi une quête de ce qui manquait d’une histoire familiale jamais racontée. À la différence que mon père fut bien présent alors que celui de Blanc dehors reste absent jusque dans la mémoire de la jeune fille qui devint fille-mère. Quel mot horrible !

Cette histoire est celle de la sortie du silence et de la honte, un acte thérapeutique, la mise à nu d’une exilée de l’intérieur, du moins je l’espère, et peut-être un dernier appel au père ou à ses proches qui pourraient surgir et dire les raisons de sa désertion, mais surtout un acte d’écriture : Je n’écris pas sur ma mère amnésique, ni sur mon père disparu, ni sur leur histoire d’amour inconnue. J’écris pour remplir des trous, mettre des mots à la place des blancs. Mission magistralement accomplie !

Certains mots choquent : la future mère a failli se faire violer…, a réussi… à garder son ventre pour elle. D’autres émeuvent : Il y a une certaine dignité à être orphelin. Aucune à être bâtard. D’autres accrochent : je suis née quelque part entre Duplessis et Morgentaler. Petit rappel d’un Québec pas si éloigné où le carcan de l’église et de la morale exilait celles qui avaient eu le malheur d’aimer sans retour. Et sans pilule !

Nicole Balvay-Haillot
23 octobre 2015

Ce qu’il reste de moi

Monique Proulx, Éditions du Boréal, 2015

Est-ce réussi ? Est-ce raté ? Drôle de question à se poser à la lecture de ce que les Éditions du Boréal et l’écrivaine considèrent un roman. Et pourquoi vouloir mettre dans une case intitulée roman un texte écrit dans une langue admirable dont on a envie de lire toutes les pages ? Classer, étiqueter, pour qui ? Pour quoi ? Peut-être afin de comprendre pourquoi il est écrit, structuré surtout, comme ceci plutôt que comme cela.

Roman, je ne sais pas. Autofiction, sûrement pas. En dépit de ce que suggère le titre, Monique Proulx est loin de parler d’elle dans Ce qu’il reste de moi. Collection de nouvelles ? Peut-être, mais cela ne convient pas au scénario mettant en lumière les temps forts d’une année dans la vie de Thomas, l’un des nombreux personnages que le lecteur croise au fil de sa lecture. Tous ces personnages évoluent dans le même quartier de Montréal ou presque, se côtoient parfois dans une page ou deux et même dans un studio de télévision où tout le monde parle d’un sujet qui lui tient à cœur. C’est un peu ça, ce roman, des soliloques murmurés par des personnages d’origines, de religions, de cultures diverses. Des personnages décédés qui se manifestent aux vivants… Même si leurs rencontres sont brèves, ils sont unis par un point commun : la passion, la foi qui les animent. Et c’est bien ce qu’a voulu exprimer Monique Proulx : chacun à leur manière, ils incarnent l’idéal des fondateurs de Ville-Marie, autrement dit, Jeanne Mance et Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve.

Je regrette toutefois de ne pas aller plus loin dans leur intimité, d’abandonner par exemple Laila au seuil de sa vie amoureuse. Elle nous quitte pour de bon même si, quelques pages plus loin, son père, un soufi, raconte sa vie, ses difficultés d’adaptation pour lui, pour elle, dans un pays dont tout, et surtout le climat, lui est étranger. Mais Ce qu’il reste de moi, galerie de portraits et mosaïque de personnages colorés, n’est pas un roman sur l’immigration. Peut-être est-ce plutôt le roman de Montréal puisque même le verglas de janvier 1998 y est narré, de l’intérieur, comme si on y était encore !

Et si Montréal était en réalité le personnage central de ce roman ?

Nicole Balvay-Haillot
27 septembre 2015

Berezina, En side-car avec Napoléon

Sylvain Tesson, Éditions Guérin – Chamonix, 2015

Récit de voyage et de quel voyage ! En moto avec side-car sur les traces de Napoléon et de son armée en déroute à travers une Russie dégoulinante de neige… Casse-cou, ce voyage, surtout en décembre, ce qui paraîtrait aberrant aux yeux de n’importe quel Canadien qui remise sa moto dès octobre. D’autant plus aberrant que les routes, aux dires mêmes de l’écrivain, sont des fondrières : « La boue poissait les rues, le ciel, le moral. »

Avant Sylvain Tesson, il y eut d’autres écrivains-voyageurs. Pour n’en mentionner que deux, dont j’ai fréquenté l’œuvre, il y eut Ella Maillart, qui s’aventurait seule sur des sommets enneigés à la frontière de l’URSS et de la Chine, et Nicolas Bouvier, qui décrivit magnifiquement un Afghanistan splendide que nous ne connaîtrons jamais. Deux Suisses qui ne cherchaient pas tant à mettre leur vie en péril qu’à partir vers d’autres visages, d’autres paysages.

« Un voyage vous fait, ou vous défait. », écrit Nicolas Bouvier. Certes, mais ce que l’on ressent à la lecture de Berezina, est beaucoup plus que ça : « -Un vrai voyage, c’est quoi ? dit-il. -Une folie qui nous obsède, dis-je, nous emporte dans le mythe, une dérive, un délire… » Et c’est bien ce qui ressort de chaque page de Berezina : le goût du risque, du danger, comme un désir de se mettre en péril, de se défoncer.

C’était si fort que je me suis livrée à une sorte de critique biographique du livre, ce qu’en principe je me refuse à faire. Je m’accuse donc d’avoir googlé et découvert ainsi qu’après Berezina, Sylvain Tesson escalada la façade de la maison de son ami, l’écrivain Jean-Christophe Ruffin, et fit une chute presque mortelle de dix mètres : coma, séquelles et changement complet de philosophie (ou de manière de vivre et d’écrire ?) face à la vie, à la mort ! Reste que Sylvain Tesson est un authentique écrivain par son style : « Le ciel avait la teinte de la flanelle sale », par son humour parfois féroce : « règle universelle : ne jamais laisser un flic vous dire les choses… », par sa manière de raconter, mettant en parallèle les difficultés de son parcours et celles de la retraite de la Grande armée ou plutôt, de ce qu’il en restait au fil de cette épouvantable marche. Pour qui aime l’Histoire, la grande, en voici une page immense, certes pas la plus glorieuse, mais la plus étonnante pour ne pas dire la plus déroutante, car comment comprendre l’attachement de ces soldats à leur empereur sinon par le charisme de ce dernier ?

Nicole Balvay-Haillot
13 septembre 2015

Ma vie rouge Kubrick

Roman-essai de Simon Roy, Éditions du Boréal

Roman ou essai, peu importe, voici un texte  intéressant à bien des égards. J’ai failli en arrêter la lecture au bout de quelques pages. Pourquoi? Il n’est pas dans mes habitudes de lâcher un livre de cette façon. Je l’ai donc repris en me posant la question suivante: Qu’est-ce qui m’arrête?

L’angoisse. L’horreur se dessine au fil des pages. Et l’horreur, ce n’est pas pour moi. Depuis Psychose de Hitchcock, qui m’a impressionnée au point où je me méfie encore des rideaux de douche! Or, dans Ma vie rouge Kubrick, il est beaucoup question d’un autre film, The Shining de Stanley Kubrick, apparemment traduit en français par Fulgurance, soit l’état au cours duquel des événements passés peuvent laisser des
traces. Il arrive que des personnes ayant un don particulier (le shining) puissent les voir.

Lorsqu’il  entrevoit des extraits du film, l’enfant qu’était le futur auteur éprouve un malaise dont il garde le souvenir trente ans plus tard. L’horreur venait de s’immiscer dans sa vie jusque-là tranquille et innocente, ce qui est d’autant plus troublant qu’il ne sait rien du drame ayant frappé sa famille bien avant sa naissance, soit en 1942. Intuition?  Simon Roy ne parle jamais de psychologie transgénérationnelle, mais le concept ne lui échappe pas: «ma famille n’était pas d’aplomb, comme abîmée par une lointaine fêlure qui se transmettrait de génération en génération» (page 49).

Son talent de conteur est de distiller l’information.  Il faut attendre 52 pages avant de savoir: «Il n’y a pas que dans les films que les maris tuent leurs femmes» et donc que le grand-père a tiré sur la grand-mère, une toute jeune femme, presque sous les yeux de leurs deux petites filles, des jumelles de cinq ans. Et comme si pareil malheur ne suffisait pas, l’une d’elle disparaît sans laisser de trace à l’âge de quarante-quatre ans, laissant son double seule et suicidaire.

Ce qui me touche dans ce livre très personnel et qui pourtant touche à l’universel: la tendresse de l’auteur et narrateur dans l’accompagnement de sa mère, qui survit quelque temps à une énième tentative de suicide. Il tient la main de celle-ci, conscient que les rôles se sont inversés. Avec empathie et lucidité, l’enfant devient figure parentale.

Ce qui me trouble: est-il vrai que n’importe qui a le potentiel de devenir un monstre, un «fou»? Il y a beaucoup plus que de l’intertextualité dans ce livre et je comprends que Simon Roy soit aujourd’hui partagé entre son bonheur d’avoir gagné le prix des libraires 2015 et le désarroi, pour ne pas dire la douleur, de l’avoir écrit.

Nicole Balvay-Haillot
1er septembre 2015

Les Tétins de sainte Agathe

Giuseppina Torregrossa
Éditions Jean-Claude Lattès 2011
(disponible en livre de poche)

Une autre histoire d’amour entre une grand-mère et sa petite-fille unies par le même prénom, celui de la sainte, mais aussi une fresque mettant en scène quatre générations de femmes sur toile de fond sicilienne.

Vues et racontées par Agatina, du haut de son enfance jusqu’à l’âge adulte, ces femmes ont en commun un bien précieux : des seins, joliment appelés tétins, comme ces gâteaux fabriqués le 5 février, jour de la Sainte-Agathe, « qui se transforment comme par magie en seins malicieux, bien ronds et blancs, quand on y dépose une cerise confite. »

Savoureux, non?

De ses seins dépend pourtant le sort d’une femme. Si ils brillent par leur absence, quel malheur!, leur propriétaire sera déficiente aux yeux de son homme. Dans le cas contraire, elle fera son bonheur, sauf dans un cas précis : « Les tétins de ma grand-mère dont personne, pas même son mari, n’avait soupçonné la beauté, restèrent en bonne santé toute sa vie grâce à sainte Agathe. »

Trop souvent hélas, les seins blancs et ronds seront des seins de discorde, rappelle grand-maman Agata : «… si tu ne ressens pas de plaisir quand ils te touchent, les hommes se sentent atteints dans leur virilité, mais gare à toi si tu y prends plaisir, parce que là ils te prennent pour une putain. »

La jeune Agatina a retenu qu’il faut impérativement respecter le rituel des fameux gâteaux pour s’attirer la bienveillance de la sainte et la bonne santé de ses seins. Pour cela, les tétins doivent être réussis et aller par paires, car quand ils vont bien, les tétons vont bien, mais quand ils sont ratés ou que légende et recette ont été oubliées, les tétons sont en danger.

Et que pensez-vous qu’il arrive? Libérée du mariage d’amour pur mais condamné, du mariage boiteux assorti de trahisons et de coups, la femme autonome, moderne, qu’est Agatina est-elle libre pour autant? Pas quand passion et érotisme guident sa conduite amoureuse et qu’en plus, elle rate ses tétins.

Tourner le dos à la Sicile, à Palerme, à ses amours est sans doute la solution. Pourtant il y aura passation de la mémoire. Le roman se termine donc comme il a commencé : un enfant est dépositaire de la légende de sainte Agathe et de la recette.

Ces tétins de sainte Agathe… savoureux jusqu’à la dernière miette!

Nicole Balvay-Haillot
15 avril 2015

Les gens du sud n’aiment pas la pluie

Patricia Portella Bricka
Éditions de la Pleine lune, 2014

L’histoire d’une grand-mère simple dont la vie compliquée est racontée par Patricia Portella Bricka, sa petite-fille, bien après la disparition de l’aïeule.

La vie de Carmen De La Haba Recio débute en Andalousie en 1897 et se termine à Marseille 95 ans plus tard. Entre temps, cette courageuse et digne Abuela aura traversé bien des épreuves presque toutes dues aux soubresauts de la grande Histoire, mesquine et petite, ballotant des individus comme fétus de paille sur des eaux prêtes à les engloutir.

Une biographie que cette histoire ? En partie seulement, car l’écrivaine nous prévient. «N’étant pas différente de l’espèce humaine, certains de mes souvenirs ont fini (…) par s’effriter en ne laissant que quelques résidus de vie. Seule l’imagination m’aide à leur redonner forme, et c’est tant mieux. »

Quelques points communs entre elle et moi. Comme elle, je suis née en France et suis désormais québécoise. Comme elle, j’ai reconstitué dans mon roman Les Passeurs les turbulences de mes parents, Gabriel et Madeleine Balvay, pendant la Seconde guerre mondiale. Si elle se sent un peu la paléontologue des souvenirs de son Abuela, à fouiller archives privées et publiques pour en exhumer un passé resté secret, je me suis vue archéologue.

Habilement, Patricia Portella Bricka alterne chapitres basés sur des événements réels et chapitres tirés de son journal intime d’adolescente; elle évite ainsi le récit chronologique et crée même une surprise concernant Raphaël, le fils tant aimé de l’Abuela.

Née dans une famille noble mais ruinée, le destin de Carmen se joue dans une Espagne en pleine décadence où l’on fait bien peu de cas des filles et de leur éducation. Lavandière à un âge où elle aurait encore pu jouer à la poupée, elle se marie, jeune et naïve, à un homme brutal qui ne lui apportera aucun soutien dans l’adversité. Elle n’est certes pas allée à l’école, mais sa fille aînée non plus même si, vivant en Algérie, elle aurait pu. Décision du père.

Quand la guerre civile oblige les Républicains, les anarchistes, les mal nantis à l’exil, Carmen et les siens se retrouvent en effet en Algérie, française à l’époque; je ne suis pas surprise d’apprendre que les hommes aboutirent dans un camp d’internement, les femmes et les enfants dans des camps dits d’accueil. J’ai parlé des camps de la France hexagonale dans Les Passeurs. Ainsi, c’est par la littérature que des pages peu glorieuses de l’Histoire deviennent publiques. Il était temps !

Nicole Balvay-Haillot
6 avril 2015

Autour du monde

Laurent Mauvignier

Est-ce qu’un drame qui se passe à l’autre bout du monde me concerne ?
Question essentielle quand des gens disparaissent par centaines, voire par milliers ou plus, dans des catastrophes aériennes, des bombardements ou un tsunami.

Rares sont les livres que je dépose un instant pour prendre du recul par rapport aux émotions qui sourdent en moi. Or, si j’en juge par le malaise que je ressentais à la lecture de certaines de ses quatorze histoires, Autour du monde est une réussite !

Le 11 mars 2011, un tsunami dévaste le Japon. Ce jour-là et les jours suivants, quatorze personnages dispersés autour du monde et tout à fait étrangers les uns aux autres le subissent, directement ou non; s’ils ignorent que ce drame est arrivé, un tsunami interne bouleversera quand même leur vie à tout jamais. Du plus subtil et angoissant, comme celui de ces deux vieux Italiens en route pour un casino de Slovénie où ils perdront peut-être leurs avoirs, jusqu’au plus violent, au plus meurtrier, comme ce crime gratuit en mer Rouge ou dans un pays d’Afrique, ces tsunamis sont le seul lien entre les histoires.

Autour du monde : roman ou recueil de nouvelles ? L’un et l’autre. On ne connaîtra des personnages que cette tranche de vie, toujours troublante, toujours très forte, qui nous fait pénétrer bien loin dans leur séisme intérieur et nous donne envie de cheminer encore un peu avec eux alors qu’on les abandonne pour d’autres après un passage obligé par une liaison, fondu enchaîné et vignette photographique, qui trop souvent me paraît artificielle, contrainte…

Reste que ce livre est magistralement construit. Impossible de ne pas remarquer que le premier et le dernier récit, en lien direct avec le tsunami japonais, encadrent tous les autres.

Et quelle langue ! Quelle profondeur ! «Quand on part si loin de chez soi ce qu’on trouve parfois, derrière le masque du dépaysement, c’est l’arrière-pays mental de nos terreurs.»

Magnifique ! Chapeau bas, Laurent Mauvignier !
Chronique du 1er avril, ce n’est pas un poisson d’avril…
Nicole Balvay-Haillot