1632

Par Eric Flint

Une transposition historique et le début d’une uchronie: Irruption du XXe siècle dans la guerre de Trente ans.

Dans une expérience artistique avec l’espace-temps, des extraterrestres insouciants, les Assitis, ont permuté une sphère de 6 miles de diamètre englobant la ville de Grantville en Virginie occidentale à la fin du 20e siècle avec une autre de même volume située en Thuringie, région sise au cœur du Saint Empire Romain Germanique en 1632, près de 400 ans plus tôt.

Les habitants de Grantville vont se retrouver immédiatement confrontés à des exactions commises par des bandes de mercenaires qui pillent, violent et tuent les habitants de la région. Grantville s’est construite autour d’une mine et les mineurs constituent le gros de la population. Ces mineurs regroupés dans leur syndicat, l’United Mine Workers of America, ont à leur tête Mike Stearns qui va montrer son leadership et sauver la vie d’une demoiselle en détresse, Rebecca Abrabanel et celle de son père, Balthazar,  diplomate et espion juif expérimenté.

Rapidement, Grantville élit un comité de salut public chargé de l’organisation des affaires courantes et surtout de la défense de la nouvelle république. Les armes et les véhicules sont en quantité restreinte, ainsi que les ressources en énergie et la nourriture. Il faut profiter d’un délai de grâce pour se doter d’un embryon d’industrie du XIXe siècle.

Pendant ce temps, le roi de Suède, Gustav II Adolf, et son principal conseiller, Axel Oxenstierna, envoient aux nouvelles une petite troupe dirigée par un Écossais, Alexander Mackay. Il tissera les premières alliances avec les dirigeants de Grantville.

Les armées de mercenaires de Tilly, souvent enrôlés de force, ravagent la région et menacent la nouvelle nation, qui ne se laisse pas faire, et qui malgré son infériorité numérique, inflige au Condottiere ses premières défaites. Cela a un écho sur tout le continent jusqu’à la cour de France, où Richelieu tente de tuer dans l’œuf la nouvelle démocratie. En même temps, la façon laïque d’aborder la population autour de Grantville, qu’elle soit catholique, calviniste ou luthérienne, la richesse matérielle et la qualité des produits de Grantville et la science qu’il y a derrière, ont un puissant attrait pour cette population allemande, qui forme très vite une majorité.

Ainsi démarre une nouvelle histoire en parallèle avec la nôtre… et une nouvelle série de livres développant cette uchronie, avec le même auteur associé parfois à d’autres, comme David Weber.

Baen Books

Joseph Aussedat
21 juillet 2016

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Marie Curie prend un amant

D’Irène Frain, éditions du Seuil, 2015

«Premier principe: ne jamais se laisser battre ni par les personnes, ni par les événements.» Cette phrase de Marie Curie, mise en exergue du livre d’Irène Frain, témoigne de la personnalité de cette femme de science exceptionnelle. Nous pensions tout connaître d’elle. Faux ! Jamais n’avait été évoqué cet épisode de sa vie amoureuse, que la romancière apprend, par hasard, en feuilletant chez un bouquiniste un livret bleu, ancien, regroupant les deux numéros d’un torchon qui visait à détruire la réputation de Marie Curie. C’était pour l’écrivaine le début d’une enquête où l’imagination supplée parfois au manque de notes biographiques et de preuves.

Partir d’un libelle pour dégager la vérité sur la vie de qui que ce soit paraît difficile, sinon impossible. Surtout s’il manque des témoignages: journal intime, lettres à l’amant ou de l’amant, lettre d’amis. Or, à la demande même de la principale intéressée, tout a été détruit. Ce qu’il reste, mince fil conducteur, est son carnet de dépenses. Marie Curie, immigrante arrivée sans le sou de sa Pologne natale pour étudier à la Sorbonne, tiendra scrupuleusement ses comptes durant toute sa vie. Bien maigres dépenses, et surtout pas en frivolités. D’ailleurs, les photos d’elle la révèlent peu coquette, sauf pendant cet épisode où elle achète jolies robes et dentelles, loue un appartement pour abriter ses amours clandestines. Une preuve enfin !

Pas n’importe qui, cet amant ! Paul Langevin est un ancien étudiant de Pierre Curie lui-même et le futur détenteur d’un prix Nobel. Sincèrement épris l’un de l’autre, Paul et Marie sont aussi unis par l’amour de la recherche scientifique comme par leur amour pour Pierre, mort tragiquement quelques années auparavant. Mais voilà, Paul est marié, mal marié. Leur liaison, qu’ils espèrent voir déboucher sur une vie commune, doit rester secrète et le restera jusqu’à ce qu’une personne mal intentionnée la révèle, pas pour détruire Paul, mais Marie.

Pourquoi tant d’acharnement pour la salir? Xénophobie, misogynie, les deux mamelles de la haine… L’affaire Dreyfus, du nom de ce capitaine français de religion israélite accusé d’espionnage, condamné, déporté et finalement acquitté a divisé la France, partagée entre dreyfusards et antidreyfusards, de 1894 à 1906. Elle sert de toile de fond à la méfiance, puis à la hargne qui s’abattirent sur Marie Curie. En 1908, lorsqu’elle reçoit le prix Nobel de physique avec son mari pour leur découverte du polonium et du radium, femmes et hommes du bon peuple s’interrogent: Marie ne peut être que l’assistante de son mari. Comment une femme pourrait-elle être une scientifique ? Pourtant, en 1911, elle reçoit son deuxième prix Nobel, cette fois pour ses propres travaux en chimie. Einstein, qu’elle rencontre cette année-là, ne cache pas son admiration pour la femme de science. L’amoureuse se remettra toutefois mal du scandale de sa liaison révélée même si le procès pour adultère n’aura pas lieu: les amants renoncent à leur rêve de vivre ensemble.

Irène Frain a écrit là un livre fascinant, troublant aussi par son actualité. La xénophobie, la misogynie et la hargne sont-elles en effet choses du passé ?

Nicole Balvay-Haillot, mai 2016

The Looming Tower Al-Qaeda and the road to 9/11

De Lawrence Wright

Ce livre retrace les jalons qui ont mené à la destruction des deux tours du World Trade Center à Manhattan le 11 septembre 2001, et remonte aux racines de la construction d’Al-Qaeda. Il raconte la traque des hommes, d’un côté les djihadistes, de l’autre les agents du FBI et de la CIA, échelonnée sur des années et plusieurs continents. Il permet de comprendre les raisons et la motivation qui ont mené un Égyptien émigré aux États-Unis, Sayyid Qutb, à devenir un théoricien du djihad et des Frères Musulmans.
En novembre 1948, sur le navire de croisière qui le mène d’Alexandrie à New York, Qutb est confronté à une crise de foi, rencontrant une nouvelle civilisation matérialiste et moderne, riche d’espoirs et une crise personnelle – que vais-je faire de ma vie. Cette confrontation entre les tentations du monde et ses croyances islamiques se résoudra par cette résolution : «J’ai décidé d’être un vrai Musulman!».

Dans cette Amérique où se développait la peur du communisme, Qutb pensait que la lutte réelle n’était pas une bataille entre le capitalisme et le communisme, mais entre l’Islam et le matérialisme, et qu’inévitablement l’Islam prévaudrait. Qutb publie un livre en arabe, Social Justice in Islam, qui va établir sa réputation comme penseur de l’Islam. Il va décider de rejoindre les Frères Musulmans, organisation fondée en 1928 pour faire de l’Égypte un État islamique. Qutb vécut quelques temps à Greeley au Colorado, et devint encore plus radicalisé par cette expérience. Pour lui, autre chose que la charia imposée au monde entier, ce n’est pas l’Islam, mais la jahiliyya, le monde païen d’avant la délivrance du message au prophète Mahomet.

De retour au Caire en 1950, Qutb participa deux ans plus tard, au coup d’État de Nasser, en fournissant un lieu de coordination avec les Frères Musulmans. Qutb participa à la tentative d’assassinat de Nasser en 1954, fut jeté en prison, torturé et finalement pendu en 1966. Dans sa prison, Qutb a redonné vie au concept de takfir, l’excommunication de la communauté islamique, en l’appliquant à ses geôliers, qui servaient Nasser et son État séculier, concept largement utilisé au cours de l’histoire pour justifier des bains de sang.

Le récit couvre la naissance d’al-Qaeda jusqu’à son «apothéose» du 11 septembre 2001, suivant deux groupes en interaction l’un avec l’autre, principalement celui regroupé autour de Daniel Coleman et John O’Neill et des agents du FBI et de la CIA, et l’autre al-Qaeda, rassemblé autour d’Osama Ben Laden et Ayman al-Zawahiri. Il livre de nombreuses informations sur les divers protagonistes, en particulier l’origine de la fortune familiale de Ben Laden, son premier rôle de financier du djihad, ses exils dans différents pays au gré des conflits avec les autorités et son implication dans de nombreux et spectaculaires attentats, comme à Nairobi et Dar es Salam, et l’attaque contre le destroyer Cole. Il explique l’origine de la légende du groupe en Afghanistan et l’auréole que les djihadistes ont gagnée à cette occasion.

Cette vision de l’intérieur d’une organisation terroriste permet certes de mieux comprendre ses motivations, mais aussi l’idéologie wahhabite qui en est à la source, ainsi que la nature des tueurs, des gens relativement éduqués et pas spécialement pauvres.

Connais ton ennemi, disait Sun Tsu.

En français le livre porte le titre : La guerre cachée : Al-Qaïda et les origines du terrorisme islamiste, Robert Laffont, 2007, 440 p.

Joseph Aussedat
9 janvier 2016

Peste & Choléra

De Patrick Deville

Alexandre Yersin est connu surtout pour avoir découvert le bacille de la peste à Hong Kong en 1894. Il est aussi connu pour avoir fabriqué le premier vaccin efficace pour contrer ce fléau et guérir les malades. Mais l’auteur n’en fait le récit que comme un épisode du roman qui raconte sa vie.

Venu de Suisse, il va se former auprès du maître Louis Pasteur et faire partie de son équipe. Et très vite il va voyager, s’engager comme médecin de marine, et fréquenter les divers pays du sud-est asiatique. Dans l’un d’eux il va découvrir dans un petit village côtier, Nha Trang, son paradis sur terre.

Un paradis encore sauvage, qu’il va habiter, développer, coloniser. Cet homme fait preuve d’un magnifique éclectisme: s’il ne connaît pas comment défricher la jungle, il trouvera les ressources des autochtones et de la science agronomique naissante pour le faire. La maison et les entreprises qu’il établira pour produire les vaccins, les médicaments, et pour poursuivre ses recherches, il en a tracé les plans. Le savant se fait planteur et acclimate la culture de l’hévéa et de l’arbre à quinquina. Ce commerce finance les Instituts Pasteur dans le monde entier. Sa bibliothèque regorge des revues scientifiques et alimente ses idées d’amélioration de son paradis.

Le livre raconte beaucoup d’autres aventures, explorations, combat avec des bandits, et aussi sa correspondance avec sa mère, Fanny, mais surtout donne une idée de ce que nous pourrions faire d’un paradis sur terre si nous le voulions.

Joseph Aussedat
19 septembre 2015

Viva

de Patrick Deville

Viva Mexico, viva Zapata, viva Trotsky, viva la révolution, a-t’on envie de s’écrier à la lecture de ce roman qui fait revivre les dernières années du révolutionnaire au Mexique, sa rencontre et ses amours avec Frida Kahlo.

Ce roman à trois voies raconte en parallèles la vie de Malcom Lowry et celle de B. Traven et leur passage au Mexique.

Il sera question d’Ultramarine et d’Under the Volcano, qui ont rendu célèbre Malcom Lowry. The Volcano : le Popocatépetl qui domine la grande cuvette de Mexico.
Et aussi The Treasure of the Sierra Madre, l’œuvre-phare de B. Traven qui a inspiré le film aux trois oscars de John Huston, introduit un personnage aux identités multiples qui pourrait être un boxeur anarchiste, un auteur prolifique qui aurait vécu l’échec des conseils révolutionnaires de Munich.

Le séjour de Trotsky à Coyoacán – là où il y a des coyotes – dans la maison bleue de Frida Kahlo, sera le cadre qui accueillera le tribunal Dewey en réponse aux procès de Moscou, mais aussi celui de la fondation de la IVème Internationale, comme œuvre ultime de Trotsky.

Ce récit foisonnant de personnages les fait revivre, à travers leurs passions, leurs trahisons, leurs crimes et leur grandeur.

Joseph Aussedat
le 6 septembre 2015

Une machine à voyager dans le temps: Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain

Préparer son voyage.
Écran blanc.
Destination: France, 1795, l’an III de la République, une et indivisible.
Titre: Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, ouvrage posthume de Condorcet.
Retrouver en ligne le nom de l’auteur dans la Bibliothèque Nationale de France.
Choisir le titre et l’édition parmi ceux qui sont proposés.
Télécharger le fichier correspondant.
Et, c’est parti.

Un mot de l’éditeur:
«Avertissement:
Condorcet proscrit, voulut un moment adresser à ses concitoyens un exposé de ses principes, et de sa conduite comme homme public. Il traça quelques lignes: mais prêt à rappeler trentes années de travaux utiles, et cette foule d’écrits, où depuis la révolution on l’avoit vu attaquer constamment toutes les institutions contraires à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par le souvenir de ses persécuteurs; et dans une sublime et continuelle absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale et durable, le court intervalle qui le séparoit de la mort.»

Puis le texte lui-même:
«L’homme naît avec la faculté de recevoir des sensations, d’appercevoir et de distinguer, dans celles qu’il reçoit, les sensations simples dont elles sont composées, de les retenir, de les reconnoître, de les combiner, de conserver ou de rappeler dans sa mémoire, de comparer entr’elles ces combinaisons, de saisir ce qu’elles ont de commun et ce qui les distingue, d’attacher des signes à tous ces objets, pour les
reconnoître mieux, et s’en faciliter de nouvelles combinaisons. Cette faculté se développe en lui par l’action des choses extérieures…»

Le livre déroule la suite de cette esquisse sur 385 pages.
Tous ceux qui le désirent peuvent utiliser cette machine à voyager dans le temps, au XXIème siècle, à la fois très technique et très bon marché.

Joseph Aussedat
12 mai 2015

Les gens du sud n’aiment pas la pluie

Patricia Portella Bricka
Éditions de la Pleine lune, 2014

L’histoire d’une grand-mère simple dont la vie compliquée est racontée par Patricia Portella Bricka, sa petite-fille, bien après la disparition de l’aïeule.

La vie de Carmen De La Haba Recio débute en Andalousie en 1897 et se termine à Marseille 95 ans plus tard. Entre temps, cette courageuse et digne Abuela aura traversé bien des épreuves presque toutes dues aux soubresauts de la grande Histoire, mesquine et petite, ballotant des individus comme fétus de paille sur des eaux prêtes à les engloutir.

Une biographie que cette histoire ? En partie seulement, car l’écrivaine nous prévient. «N’étant pas différente de l’espèce humaine, certains de mes souvenirs ont fini (…) par s’effriter en ne laissant que quelques résidus de vie. Seule l’imagination m’aide à leur redonner forme, et c’est tant mieux. »

Quelques points communs entre elle et moi. Comme elle, je suis née en France et suis désormais québécoise. Comme elle, j’ai reconstitué dans mon roman Les Passeurs les turbulences de mes parents, Gabriel et Madeleine Balvay, pendant la Seconde guerre mondiale. Si elle se sent un peu la paléontologue des souvenirs de son Abuela, à fouiller archives privées et publiques pour en exhumer un passé resté secret, je me suis vue archéologue.

Habilement, Patricia Portella Bricka alterne chapitres basés sur des événements réels et chapitres tirés de son journal intime d’adolescente; elle évite ainsi le récit chronologique et crée même une surprise concernant Raphaël, le fils tant aimé de l’Abuela.

Née dans une famille noble mais ruinée, le destin de Carmen se joue dans une Espagne en pleine décadence où l’on fait bien peu de cas des filles et de leur éducation. Lavandière à un âge où elle aurait encore pu jouer à la poupée, elle se marie, jeune et naïve, à un homme brutal qui ne lui apportera aucun soutien dans l’adversité. Elle n’est certes pas allée à l’école, mais sa fille aînée non plus même si, vivant en Algérie, elle aurait pu. Décision du père.

Quand la guerre civile oblige les Républicains, les anarchistes, les mal nantis à l’exil, Carmen et les siens se retrouvent en effet en Algérie, française à l’époque; je ne suis pas surprise d’apprendre que les hommes aboutirent dans un camp d’internement, les femmes et les enfants dans des camps dits d’accueil. J’ai parlé des camps de la France hexagonale dans Les Passeurs. Ainsi, c’est par la littérature que des pages peu glorieuses de l’Histoire deviennent publiques. Il était temps !

Nicole Balvay-Haillot
6 avril 2015