Le collier rouge

par Jean-Christophe Rufin

Guillaume. C’est par ce nom que des soldats avaient baptisé le chien d’un des leurs, Jacques Morlac, par dérision. C’étaient des poilus de la première guerre mondiale, et comme eux, ce chien partageait les vissicitudes, les blessures et les horreurs de cet horrible conflit. De la Champagne aux Dardanelles, à Salonique, ce chien avait suivi son maître, faisant preuve d’une fidélité étonnante et d’une grande capacité à disparaître quand il pouvait être chassé et à revenir quand les choses se calmaient.
À la fin de la guerre, le soldat Morlac est décoré de la Légion d’honneur pour avoir mis personnellement hors de combat neuf fantassins ennemis, bulgares et autrichiens, avant de tomber blessé à la tête et à l’épaule, et revient dans la petite ville du Berry où il prend pension.
Le livre raconte l’enquête du juge, le Commandant Lantier du Grez chargé d’instruire le cas du prisonnier Morlac, auteur avec son chien d’un crime inqualifiable envers la Nation, le 14 juillet 1919.
Cette enquête le mènera à rencontrer des revenants du passé et du présent de Morlac, le Maréchal des logis-chef Gabarre, Valentine qui avait laissé partir Guillaume avec Morlac, son fils Jules et bien d’autres. Elle éclaircira aussi des aspects de la personnalité de Morlac, qui avait emmené avec lui à la guerre trois livres, de Proudhon, Marx et Kropotkine.
Les hasards de la guerre avaient amenés Morlac au contact de soldats russes et à ce qu’ils élaborent ensemble un projet de fraternisation entre Français, Bulgares et Russes. Ce projet, Guillaume l’a fait avorter et c’est le départ de ce récit qui pose les graves questions de comment en finir avec la barbarie de la boucherie industrielle de la mise à mort de millions, promis à la chair à canons, de tous côtés, qui a conduit les survivants à déclarer tout faire pour que la première guerre mondiale soit «la der des der». Ce qui n’est pas arrivé.
Pour avoir fait l’armée en France pendant une période de paix, je peux assurer qu’elle continue de jouer le même rôle qu’en 14-18 et m’a confirmé dans mes convictions antimilitaristes.
En même temps continuent de se poser des questions: y-a-t’il des guerres justes? Comment combattre la barbarie?

Le 17 août 2020,
Joseph Aussedat

Two Years before the Mast

Richard Henry Dana Jr., 1840

Connu en français sous le titre Deux ans sur le gaillard d’avant, ce récit a été écrit d’après un journal de bord tenu par Richard Henry Dana Jr., un jeune étudiant de première année à Harvard qui s’était engagé comme simple marin à la suite d’une rougeole qui avait affecté sa vue et l’avait contraint à arrêter ses études. Ce voyage sur le Pilgrim, un brick qui faisait le commerce des peaux aux côtes de la Californie, alors province mexicaine, en passant par le Cap Horn devait durer plus de deux ans, d’août 1834 jusqu’au retour à Boston en septembre 1836 sur un autre brick, l’Alert.

À l’époque, un grand voilier de commerce était une fine pièce d’architecture navale et d’ingéniérie et nécessitait un équipage très bien organisé pour le faire naviguer.
Dana décrit la vie des marins de façon très réaliste et rompt avec l’habitude de la description romantique de la vie en mer. Sur la côte du Pacifique, le navire va faire des escales pour rassembler les peaux qui sont l’essentiel de son chargement et Dana deviendra un expert dans le traitement de ces peaux. Sa connaissance de l’espagnol fera de lui l’interprète de bord auprès de l’équipage et des indigènes avec qui il travaille. Pendant son voyage il sera témoin de deux flagellations de ses compagnons sur l’ordre du capitaine, et s’il comprend la nécessité de la discipline, il n’admet pas néanmoins que ce capitaine ne rende pas des comptes de ces injustices. Cela l’amènera après son retour à choisir de défendre les marins dans The Seaman’s Friend. Ce goût pour la défense des classes méprisées de la société en fera un fervent abolitionniste de l’esclavage.

Il y a beaucoup plus dans ce récit, amitiés et aversions avec les marins, aventures dans les ports mexicains, rencontres rares et d’autant plus précieuses avec d’autres équipages et toujours le danger et la rigueur des deux passages du Cap Horn.
Sur le chemin du retour, Dana raconte un instant privilégié alors qu’une nuit au bout d’une vergue il contemple la voilure de l‘Alert avec un coéquipier :

Notwithstanding all that has been said about the beauty of a ship under full sail, there are very few who have ever seen a ship, literally, under all her sail. A ship coming in or going out of port, with her ordinary sails, and perhaps two of three studding-sails, is commonly said to be under full sail; but a ship never has all her sail upon her, except when she has a light, steady breeze, very nearly, but not quite, dead aft, and so regular that it can be trusted, and is likely to last for some time. Then, with all her sails, light and heavy, and studding-sails, on each side, alow and aloft, she is the most glorious moving object in the world. Such a sight, very few, even some who have been at sea a great deal, have ever beheld; for from the deck of your own vessel you cannot see her, as you would a separate object.
One night, while we were in these tropics, I went out to the end of the flying-jib-boom, upon some duty, and, having finished it, turned round, and lay over the boom for a long time, admiring the beauty of the sight before me. Being so far out from the deck, I could look at the ship, as at a separate vessel;—and there rose up from the water, supported only by the small black hull, a pyramid of canvas, spreading out far beyond the hull, and towering up almost, as it seemed in the indistinct night air, to the clouds. The sea was as still as an inland lake; the light trade-wind was gently and steadily breathing from astern; the dark blue sky was studded with the tropical stars; there was no sound but the rippling of the water under the stem; and the sails were spread out, wide and high;—the two lower studding-sails stretching, on each side, far beyond the deck; the topmast studding-sails, like wings to the topsails; the top-gallant studding-sails spreading fearlessly out above them; still higher, the two royal studding-sails, looking like two kites flying from the same string; and, highest of all, the little skysail, the apex of the pyramid, seeming actually to touch the stars, and to be out of reach of human hand. So quiet, too, was the sea, and so steady the breeze, that if these sails had been sculptured marble, they could not have been more motionless. Not a ripple upon the surface of the canvas; not even a quivering of the extreme edges of the sail—so perfectly were they distended by the breeze. I was so lost in the sight, that I forgot the presence of the man who came out with me, until he said, (for he, too, rough old man-of-war’s-man as he was, had been gazing at the show,) half to himself, still looking at the marble sails— »How quietly they do their work! »

Joseph Aussedat
le 11 janvier 2020