Flatland

Mis en avant

de Edwin A. Abbott (1884)

La dédicace de l’auteur
« Aux habitants de l’ESPACE EN GÉNÉRAL
et à H. C. en particulier
Cette OEuvre est Dédiée
Par un Humble Carré Originaire du Pays des Deux Dimensions
Dans l’Espoir que
Tout comme lui-même a été Initié aux Mystères des TROIS Dimensions
Alors qu’il en connaissait SEULEMENT DEUX
Ainsi les Citoyens de cette Céleste Région
Élèveront de plus en plus leurs aspirations
Vers les Secrets de la QUATRIÈME, de la CINQUIÈME ou même de la SIXIÈME Dimension
Contribuant ainsi
Au Développement de l’IMAGINATION
Et peut-être au progrès
de cette Qualité excellente et rare qu’est la MODESTIE
Au sein des Races Supérieures
de l’HUMANITÉ SOLIDE »
parle d’elle-même: c’est à la fois une allégorie sur la connaissance de l’univers, un roman de science-fiction avant même que le terme soit inventé, une critique à peine voilée de la société victorienne anglaise et une initiation à nous remettre en question. Ajoutons que c’est très drôle.

Joseph Aussedat
23 octobre 2018

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Zen and the Art of Motorcycle Maintenance

An inquiry into values

Par Robert Maynard Pirsig

J’ai relu récemment en anglais ce livre de Robert Pirsig que j’avais lu dans la très bonne traduction française par un trio de traducteurs, il y a plus de 25 ans sous le titre Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes.

J’y avais trouvé alors un récit qui éveillait en moi de belles résonnances avec le voyage en moto, la randonnée dans les montagnes, l’arrivée au bord de l’océan et la quête d’une qualité dans mon métier.

Si je me souvenais bien de la trame générale de ce roman plus ou moins autobiographique, j’ai découvert en lisant une nouvelle introduction ajoutée par l’auteur qu’il faisait son mea culpa d’une erreur mineure concernant Phèdre qui ne signifie pas loup en grec, et surtout d’une autre, majeure, qui concerne le rôle attribué à Phèdre, son ancien moi.

Ce récit est un chautauqua, sorte de pèlerinage qui se déroule dans la tête du narrateur, professeur de rhétorique, en même temps qu’il navigue en moto avec son fils vers son passé et des lieux où il a vécu. Le voyage remémore sa recherche de la qualité et ses tentatives pour trouver une solution à la dualité sujet-objet, recherche qui va le mener littéralement à une folie schizophrénique. L’intérêt de ce chautauqua est dans le détail de cette recherche, qui nous amène à nous interroger sur la nature de la qualité dans ce que nous faisons pour vivre.

Joseph Aussedat

15 octobre 2018

La Fontaine et le sens de l’injustice

Mis en avant

La lecture des Fables de La Fontaine m’a marqué dès l’enfance et a amorcé la constitution de mon sens de l’injustice. Je n’en donnerais que deux extraits : les deux premiers vers du «Loup et l’agneau» et les deux derniers des «Animaux malades de la peste».
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
et
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Il y a beaucoup d’autres choses dans ces aphorismes que l’on retient par la grâce de la beauté de la langue.
Je vous en donne les versions complètes:

Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
«Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
– Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau, je tette encor ma mère.
– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l’a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Malaise dans la démocratie

de Jean-Pierre Le Goff
Éditions Stock, 2016, 272 pages

L’essai est un genre qui permet de pénétrer en profondeur une question comme celle-ci:
Qu’est-ce qui a changé dans la société française – mais pas seulement elle – et dans le monde depuis les années 60 et qui met à mal la démocratie?
On en connaît assez bien les causes économiques, la mondialisation et le néo-libéralisme. Jean-Pierre Le Goff met en lumière le soubassement culturel et sociétal de ce changement.
«Une nouvelle conception du monde et de la condition humaine s’est diffusée en douceur à travers tout un courant moderniste de l’éducation, du management, de l’animation festive et culturelle tout autant que par l’écologie fondamentaliste, les thérapies en tout genre et les nouvelles formes de religiosité diffuse. Il importe d’opérer un recul réflexif et critique sur ces courants si nous voulons comprendre le malaise existant.»

Joseph Aussedat
20 juillet 2017

Pour une philosophie du travail

Mis en avant

Par Martine Verlhac

Ayant eu la chance de pratiquer longuement deux métiers qui m’ont apporté beaucoup de satisfaction et en même temps de nombreuses difficultés, les métiers de l’imprimerie et de l’informatique, je pensais que tout avait été dit sur le travail, jusqu’à ce qu’une amie m’envoie son livre Pour une philosophie du travail. J’y ai découvert ceci, que le travail selon elle, participe de façon fondamentale dans la constitution de notre identité, en ce sens que toute activité qui vise à transformer le monde par le travail manuel et intellectuel nous transforme nous-mêmes. Souvent on ne retient du travail que les conditions dans lesquelles il s’exerce, dans le cadre du système capitaliste, et ces conditions font que souvent on ne retient que l’aspect exploitation. Pourtant un élément important est la reconnaissance, le regard extérieur sur le fruit du travail, c’est-à-dire sur le résultat produit par l’exercice de capacités physiques et intellectuelles pour y aboutir.
C’est à partir des suicides à France Telecom, du stress généralisé dans les ateliers comme dans les bureaux, que la réflexion de Martine Verlhac s’est développée.

Je citerai sa conclusion :
Le problème du travail n’est pas celui de l’administration des choses, il est celui de l’organisation de la coopération pour la valorisation du monde. Dans cette coopération nous avons, comme pour l’administration universelle du droit, besoin d’un maître. Et même si ce maître ce sont les hommes démocratiquement associés, la difficulté qu’avait vue Kant vaut pour cette coopération. Comme lieu de tous les antagonismes, le travail renouvelle nos tentations de faire exception pour nous-mêmes, voire d’asservir ou d’accepter l’asservissement, quoiqu’il exige l’émancipation et la justice.
Ainsi le problème du travail est-il problème politique par excellence. Encore faut-il qu’il soit inscrit comme tel dans les programmes politiques.

Éditeur Alterbooks, 128 pages, 2012
Joseph Aussedat
3 novembre 2016

Soumission … en catimini

De Michel Houellebecq

Un petit mot. Quand Lorraine Dubois, la propriétaire de la librairie Michabou m’a demandé de créer un blogue pour la librairie, en me donnant carte blanche pour cela, je ne savais pas que cette aventure allait durer quelques années. J’ai intitulé ce blogue «Le goût des livres», car pour moi c’est à travers ces derniers que j’ai découvert le monde et l’écriture de ceux qui l’habitent. Nicole Balvay-Hailot a rejoint le blogue et en est la plus importante contributrice, et j’en profite pour la remercier.
En fait l’actualité se charge de nous rappeler que de nombreux livres nous permettent de mieux comprendre les drames comme les massacres, la guerre, le terrorisme, en nous fournissant des lectures de l’avenir et du passé qui élargissent cette compréhension.

Soumission, de Michel Houellebecq, nous raconte l’histoire d’un professeur d’université dans un futur assez proche. Ce professeur s’est créé une petite niche bien confortable de spécialiste de Joris-Karl Huysmans, fonctionnaire, romancier et critique d’art, converti au catholicisme au XIXe siècle. Petite vie tranquille, petit travail sans mérite ni inconvénients, vie amoureuse sans sursauts avec des maîtresses éphémères. Pendant ce temps, la France et l’Europe se déglinguent, les pressions sociales font que les partis islamistes s’incrustent et finissent par prendre le pouvoir – légalement – tout comme Hitler en 1933.

Et la présidence nouvelle, celle de Ben Abbes, marque l’irruption de la politique dans la quiétude du héros. La Sorbonne et les universités sont financées par les pétromonarchies et imposent la charia; les professeurs doivent être musulmans. Notre professeur, athée sans conviction, se voit offrir de prendre sa retraite, fort généreuse. Mais après quelque temps de réflexion en vacances et dans un monastère, il se trouve confronté à une autre option : Rediger, enseignant et nouveau converti, secrétaire d’état aux Universités, joue au Chaïtan tentateur et lui offre un retour à l’université, généreusement rémunéré. L’échange entre les deux hommes, entre discussion philosophique, dégustation de délices moyen-orientaux, de vin de figue et de Meursault, considérations sur la polygamie et autres avantages, va enclencher un processus de soumission … en catimini, dans lequel le professeur se convertira à l’islam.
À lire pour sa vision prophétique et catastrophique.

Joseph Aussedat
4 décembre 2015

Une machine à voyager dans le temps: Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain

Préparer son voyage.
Écran blanc.
Destination: France, 1795, l’an III de la République, une et indivisible.
Titre: Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, ouvrage posthume de Condorcet.
Retrouver en ligne le nom de l’auteur dans la Bibliothèque Nationale de France.
Choisir le titre et l’édition parmi ceux qui sont proposés.
Télécharger le fichier correspondant.
Et, c’est parti.

Un mot de l’éditeur:
«Avertissement:
Condorcet proscrit, voulut un moment adresser à ses concitoyens un exposé de ses principes, et de sa conduite comme homme public. Il traça quelques lignes: mais prêt à rappeler trentes années de travaux utiles, et cette foule d’écrits, où depuis la révolution on l’avoit vu attaquer constamment toutes les institutions contraires à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par le souvenir de ses persécuteurs; et dans une sublime et continuelle absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale et durable, le court intervalle qui le séparoit de la mort.»

Puis le texte lui-même:
«L’homme naît avec la faculté de recevoir des sensations, d’appercevoir et de distinguer, dans celles qu’il reçoit, les sensations simples dont elles sont composées, de les retenir, de les reconnoître, de les combiner, de conserver ou de rappeler dans sa mémoire, de comparer entr’elles ces combinaisons, de saisir ce qu’elles ont de commun et ce qui les distingue, d’attacher des signes à tous ces objets, pour les
reconnoître mieux, et s’en faciliter de nouvelles combinaisons. Cette faculté se développe en lui par l’action des choses extérieures…»

Le livre déroule la suite de cette esquisse sur 385 pages.
Tous ceux qui le désirent peuvent utiliser cette machine à voyager dans le temps, au XXIème siècle, à la fois très technique et très bon marché.

Joseph Aussedat
12 mai 2015