Two Years before the Mast

Mis en avant

Richard Henry Dana Jr., 1840

Connu en français sous le titre Deux ans sur le gaillard d’avant, ce récit a été écrit d’après un journal de bord tenu par Richard Henry Dana Jr., un jeune étudiant de première année à Harvard qui s’était engagé comme simple marin à la suite d’une rougeole qui avait affecté sa vue et l’avait contraint à arrêter ses études. Ce voyage sur le Pilgrim, un brick qui faisait le commerce des peaux aux côtes de la Californie, alors province mexicaine, en passant par le Cap Horn devait durer plus de deux ans, d’août 1834 jusqu’au retour à Boston en septembre 1836 sur un autre brick, l’Alert.

À l’époque, un grand voilier de commerce était une fine pièce d’architecture navale et d’ingéniérie et nécessitait un équipage très bien organisé pour le faire naviguer.
Dana décrit la vie des marins de façon très réaliste et rompt avec l’habitude de la description romantique de la vie en mer. Sur la côte du Pacifique, le navire va faire des escales pour rassembler les peaux qui sont l’essentiel de son chargement et Dana deviendra un expert dans le traitement de ces peaux. Sa connaissance de l’espagnol fera de lui l’interprète de bord auprès de l’équipage et des indigènes avec qui il travaille. Pendant son voyage il sera témoin de deux flagellations de ses compagnons sur l’ordre du capitaine, et s’il comprend la nécessité de la discipline, il n’admet pas néanmoins que ce capitaine ne rende pas des comptes de ces injustices. Cela l’amènera après son retour à choisir de défendre les marins dans The Seaman’s Friend. Ce goût pour la défense des classes méprisées de la société en fera un fervent abolitionniste de l’esclavage.

Il y a beaucoup plus dans ce récit, amitiés et aversions avec les marins, aventures dans les ports mexicains, rencontres rares et d’autant plus précieuses avec d’autres équipages et toujours le danger et la rigueur des deux passages du Cap Horn.
Sur le chemin du retour, Dana raconte un instant privilégié alors qu’une nuit au bout d’une vergue il contemple la voilure de l‘Alert avec un coéquipier :

Notwithstanding all that has been said about the beauty of a ship under full sail, there are very few who have ever seen a ship, literally, under all her sail. A ship coming in or going out of port, with her ordinary sails, and perhaps two of three studding-sails, is commonly said to be under full sail; but a ship never has all her sail upon her, except when she has a light, steady breeze, very nearly, but not quite, dead aft, and so regular that it can be trusted, and is likely to last for some time. Then, with all her sails, light and heavy, and studding-sails, on each side, alow and aloft, she is the most glorious moving object in the world. Such a sight, very few, even some who have been at sea a great deal, have ever beheld; for from the deck of your own vessel you cannot see her, as you would a separate object.
One night, while we were in these tropics, I went out to the end of the flying-jib-boom, upon some duty, and, having finished it, turned round, and lay over the boom for a long time, admiring the beauty of the sight before me. Being so far out from the deck, I could look at the ship, as at a separate vessel;—and there rose up from the water, supported only by the small black hull, a pyramid of canvas, spreading out far beyond the hull, and towering up almost, as it seemed in the indistinct night air, to the clouds. The sea was as still as an inland lake; the light trade-wind was gently and steadily breathing from astern; the dark blue sky was studded with the tropical stars; there was no sound but the rippling of the water under the stem; and the sails were spread out, wide and high;—the two lower studding-sails stretching, on each side, far beyond the deck; the topmast studding-sails, like wings to the topsails; the top-gallant studding-sails spreading fearlessly out above them; still higher, the two royal studding-sails, looking like two kites flying from the same string; and, highest of all, the little skysail, the apex of the pyramid, seeming actually to touch the stars, and to be out of reach of human hand. So quiet, too, was the sea, and so steady the breeze, that if these sails had been sculptured marble, they could not have been more motionless. Not a ripple upon the surface of the canvas; not even a quivering of the extreme edges of the sail—so perfectly were they distended by the breeze. I was so lost in the sight, that I forgot the presence of the man who came out with me, until he said, (for he, too, rough old man-of-war’s-man as he was, had been gazing at the show,) half to himself, still looking at the marble sails— »How quietly they do their work! »

Joseph Aussedat
le 11 janvier 2020

Flatland

de Edwin A. Abbott (1884)

La dédicace de l’auteur
« Aux habitants de l’ESPACE EN GÉNÉRAL
et à H. C. en particulier
Cette OEuvre est Dédiée
Par un Humble Carré Originaire du Pays des Deux Dimensions
Dans l’Espoir que
Tout comme lui-même a été Initié aux Mystères des TROIS Dimensions
Alors qu’il en connaissait SEULEMENT DEUX
Ainsi les Citoyens de cette Céleste Région
Élèveront de plus en plus leurs aspirations
Vers les Secrets de la QUATRIÈME, de la CINQUIÈME ou même de la SIXIÈME Dimension
Contribuant ainsi
Au Développement de l’IMAGINATION
Et peut-être au progrès
de cette Qualité excellente et rare qu’est la MODESTIE
Au sein des Races Supérieures
de l’HUMANITÉ SOLIDE »
parle d’elle-même: c’est à la fois une allégorie sur la connaissance de l’univers, un roman de science-fiction avant même que le terme soit inventé, une critique à peine voilée de la société victorienne anglaise et une initiation à nous remettre en question. Ajoutons que c’est très drôle.

Joseph Aussedat
23 octobre 2018

La Fontaine et le sens de l’injustice

La lecture des Fables de La Fontaine m’a marqué dès l’enfance et a amorcé la constitution de mon sens de l’injustice. Je n’en donnerais que deux extraits : les deux premiers vers du «Loup et l’agneau» et les deux derniers des «Animaux malades de la peste».
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
et
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Il y a beaucoup d’autres choses dans ces aphorismes que l’on retient par la grâce de la beauté de la langue.
Je vous en donne les versions complètes:

Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
«Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
– Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau, je tette encor ma mère.
– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l’a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.