Ce qu’il reste de moi

Monique Proulx, Éditions du Boréal, 2015

Est-ce réussi ? Est-ce raté ? Drôle de question à se poser à la lecture de ce que les Éditions du Boréal et l’écrivaine considèrent un roman. Et pourquoi vouloir mettre dans une case intitulée roman un texte écrit dans une langue admirable dont on a envie de lire toutes les pages ? Classer, étiqueter, pour qui ? Pour quoi ? Peut-être afin de comprendre pourquoi il est écrit, structuré surtout, comme ceci plutôt que comme cela.

Roman, je ne sais pas. Autofiction, sûrement pas. En dépit de ce que suggère le titre, Monique Proulx est loin de parler d’elle dans Ce qu’il reste de moi. Collection de nouvelles ? Peut-être, mais cela ne convient pas au scénario mettant en lumière les temps forts d’une année dans la vie de Thomas, l’un des nombreux personnages que le lecteur croise au fil de sa lecture. Tous ces personnages évoluent dans le même quartier de Montréal ou presque, se côtoient parfois dans une page ou deux et même dans un studio de télévision où tout le monde parle d’un sujet qui lui tient à cœur. C’est un peu ça, ce roman, des soliloques murmurés par des personnages d’origines, de religions, de cultures diverses. Des personnages décédés qui se manifestent aux vivants… Même si leurs rencontres sont brèves, ils sont unis par un point commun : la passion, la foi qui les animent. Et c’est bien ce qu’a voulu exprimer Monique Proulx : chacun à leur manière, ils incarnent l’idéal des fondateurs de Ville-Marie, autrement dit, Jeanne Mance et Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve.

Je regrette toutefois de ne pas aller plus loin dans leur intimité, d’abandonner par exemple Laila au seuil de sa vie amoureuse. Elle nous quitte pour de bon même si, quelques pages plus loin, son père, un soufi, raconte sa vie, ses difficultés d’adaptation pour lui, pour elle, dans un pays dont tout, et surtout le climat, lui est étranger. Mais Ce qu’il reste de moi, galerie de portraits et mosaïque de personnages colorés, n’est pas un roman sur l’immigration. Peut-être est-ce plutôt le roman de Montréal puisque même le verglas de janvier 1998 y est narré, de l’intérieur, comme si on y était encore !

Et si Montréal était en réalité le personnage central de ce roman ?

Nicole Balvay-Haillot
27 septembre 2015

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Peste & Choléra

De Patrick Deville

Alexandre Yersin est connu surtout pour avoir découvert le bacille de la peste à Hong Kong en 1894. Il est aussi connu pour avoir fabriqué le premier vaccin efficace pour contrer ce fléau et guérir les malades. Mais l’auteur n’en fait le récit que comme un épisode du roman qui raconte sa vie.

Venu de Suisse, il va se former auprès du maître Louis Pasteur et faire partie de son équipe. Et très vite il va voyager, s’engager comme médecin de marine, et fréquenter les divers pays du sud-est asiatique. Dans l’un d’eux il va découvrir dans un petit village côtier, Nha Trang, son paradis sur terre.

Un paradis encore sauvage, qu’il va habiter, développer, coloniser. Cet homme fait preuve d’un magnifique éclectisme: s’il ne connaît pas comment défricher la jungle, il trouvera les ressources des autochtones et de la science agronomique naissante pour le faire. La maison et les entreprises qu’il établira pour produire les vaccins, les médicaments, et pour poursuivre ses recherches, il en a tracé les plans. Le savant se fait planteur et acclimate la culture de l’hévéa et de l’arbre à quinquina. Ce commerce finance les Instituts Pasteur dans le monde entier. Sa bibliothèque regorge des revues scientifiques et alimente ses idées d’amélioration de son paradis.

Le livre raconte beaucoup d’autres aventures, explorations, combat avec des bandits, et aussi sa correspondance avec sa mère, Fanny, mais surtout donne une idée de ce que nous pourrions faire d’un paradis sur terre si nous le voulions.

Joseph Aussedat
19 septembre 2015

Berezina, En side-car avec Napoléon

Sylvain Tesson, Éditions Guérin – Chamonix, 2015

Récit de voyage et de quel voyage ! En moto avec side-car sur les traces de Napoléon et de son armée en déroute à travers une Russie dégoulinante de neige… Casse-cou, ce voyage, surtout en décembre, ce qui paraîtrait aberrant aux yeux de n’importe quel Canadien qui remise sa moto dès octobre. D’autant plus aberrant que les routes, aux dires mêmes de l’écrivain, sont des fondrières : « La boue poissait les rues, le ciel, le moral. »

Avant Sylvain Tesson, il y eut d’autres écrivains-voyageurs. Pour n’en mentionner que deux, dont j’ai fréquenté l’œuvre, il y eut Ella Maillart, qui s’aventurait seule sur des sommets enneigés à la frontière de l’URSS et de la Chine, et Nicolas Bouvier, qui décrivit magnifiquement un Afghanistan splendide que nous ne connaîtrons jamais. Deux Suisses qui ne cherchaient pas tant à mettre leur vie en péril qu’à partir vers d’autres visages, d’autres paysages.

« Un voyage vous fait, ou vous défait. », écrit Nicolas Bouvier. Certes, mais ce que l’on ressent à la lecture de Berezina, est beaucoup plus que ça : « -Un vrai voyage, c’est quoi ? dit-il. -Une folie qui nous obsède, dis-je, nous emporte dans le mythe, une dérive, un délire… » Et c’est bien ce qui ressort de chaque page de Berezina : le goût du risque, du danger, comme un désir de se mettre en péril, de se défoncer.

C’était si fort que je me suis livrée à une sorte de critique biographique du livre, ce qu’en principe je me refuse à faire. Je m’accuse donc d’avoir googlé et découvert ainsi qu’après Berezina, Sylvain Tesson escalada la façade de la maison de son ami, l’écrivain Jean-Christophe Ruffin, et fit une chute presque mortelle de dix mètres : coma, séquelles et changement complet de philosophie (ou de manière de vivre et d’écrire ?) face à la vie, à la mort ! Reste que Sylvain Tesson est un authentique écrivain par son style : « Le ciel avait la teinte de la flanelle sale », par son humour parfois féroce : « règle universelle : ne jamais laisser un flic vous dire les choses… », par sa manière de raconter, mettant en parallèle les difficultés de son parcours et celles de la retraite de la Grande armée ou plutôt, de ce qu’il en restait au fil de cette épouvantable marche. Pour qui aime l’Histoire, la grande, en voici une page immense, certes pas la plus glorieuse, mais la plus étonnante pour ne pas dire la plus déroutante, car comment comprendre l’attachement de ces soldats à leur empereur sinon par le charisme de ce dernier ?

Nicole Balvay-Haillot
13 septembre 2015

Viva

de Patrick Deville

Viva Mexico, viva Zapata, viva Trotsky, viva la révolution, a-t’on envie de s’écrier à la lecture de ce roman qui fait revivre les dernières années du révolutionnaire au Mexique, sa rencontre et ses amours avec Frida Kahlo.

Ce roman à trois voies raconte en parallèles la vie de Malcom Lowry et celle de B. Traven et leur passage au Mexique.

Il sera question d’Ultramarine et d’Under the Volcano, qui ont rendu célèbre Malcom Lowry. The Volcano : le Popocatépetl qui domine la grande cuvette de Mexico.
Et aussi The Treasure of the Sierra Madre, l’œuvre-phare de B. Traven qui a inspiré le film aux trois oscars de John Huston, introduit un personnage aux identités multiples qui pourrait être un boxeur anarchiste, un auteur prolifique qui aurait vécu l’échec des conseils révolutionnaires de Munich.

Le séjour de Trotsky à Coyoacán – là où il y a des coyotes – dans la maison bleue de Frida Kahlo, sera le cadre qui accueillera le tribunal Dewey en réponse aux procès de Moscou, mais aussi celui de la fondation de la IVème Internationale, comme œuvre ultime de Trotsky.

Ce récit foisonnant de personnages les fait revivre, à travers leurs passions, leurs trahisons, leurs crimes et leur grandeur.

Joseph Aussedat
le 6 septembre 2015

Ma vie rouge Kubrick

Roman-essai de Simon Roy, Éditions du Boréal

Roman ou essai, peu importe, voici un texte  intéressant à bien des égards. J’ai failli en arrêter la lecture au bout de quelques pages. Pourquoi? Il n’est pas dans mes habitudes de lâcher un livre de cette façon. Je l’ai donc repris en me posant la question suivante: Qu’est-ce qui m’arrête?

L’angoisse. L’horreur se dessine au fil des pages. Et l’horreur, ce n’est pas pour moi. Depuis Psychose de Hitchcock, qui m’a impressionnée au point où je me méfie encore des rideaux de douche! Or, dans Ma vie rouge Kubrick, il est beaucoup question d’un autre film, The Shining de Stanley Kubrick, apparemment traduit en français par Fulgurance, soit l’état au cours duquel des événements passés peuvent laisser des
traces. Il arrive que des personnes ayant un don particulier (le shining) puissent les voir.

Lorsqu’il  entrevoit des extraits du film, l’enfant qu’était le futur auteur éprouve un malaise dont il garde le souvenir trente ans plus tard. L’horreur venait de s’immiscer dans sa vie jusque-là tranquille et innocente, ce qui est d’autant plus troublant qu’il ne sait rien du drame ayant frappé sa famille bien avant sa naissance, soit en 1942. Intuition?  Simon Roy ne parle jamais de psychologie transgénérationnelle, mais le concept ne lui échappe pas: «ma famille n’était pas d’aplomb, comme abîmée par une lointaine fêlure qui se transmettrait de génération en génération» (page 49).

Son talent de conteur est de distiller l’information.  Il faut attendre 52 pages avant de savoir: «Il n’y a pas que dans les films que les maris tuent leurs femmes» et donc que le grand-père a tiré sur la grand-mère, une toute jeune femme, presque sous les yeux de leurs deux petites filles, des jumelles de cinq ans. Et comme si pareil malheur ne suffisait pas, l’une d’elle disparaît sans laisser de trace à l’âge de quarante-quatre ans, laissant son double seule et suicidaire.

Ce qui me touche dans ce livre très personnel et qui pourtant touche à l’universel: la tendresse de l’auteur et narrateur dans l’accompagnement de sa mère, qui survit quelque temps à une énième tentative de suicide. Il tient la main de celle-ci, conscient que les rôles se sont inversés. Avec empathie et lucidité, l’enfant devient figure parentale.

Ce qui me trouble: est-il vrai que n’importe qui a le potentiel de devenir un monstre, un «fou»? Il y a beaucoup plus que de l’intertextualité dans ce livre et je comprends que Simon Roy soit aujourd’hui partagé entre son bonheur d’avoir gagné le prix des libraires 2015 et le désarroi, pour ne pas dire la douleur, de l’avoir écrit.

Nicole Balvay-Haillot
1er septembre 2015

Une machine à voyager dans le temps: Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain

Préparer son voyage.
Écran blanc.
Destination: France, 1795, l’an III de la République, une et indivisible.
Titre: Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, ouvrage posthume de Condorcet.
Retrouver en ligne le nom de l’auteur dans la Bibliothèque Nationale de France.
Choisir le titre et l’édition parmi ceux qui sont proposés.
Télécharger le fichier correspondant.
Et, c’est parti.

Un mot de l’éditeur:
«Avertissement:
Condorcet proscrit, voulut un moment adresser à ses concitoyens un exposé de ses principes, et de sa conduite comme homme public. Il traça quelques lignes: mais prêt à rappeler trentes années de travaux utiles, et cette foule d’écrits, où depuis la révolution on l’avoit vu attaquer constamment toutes les institutions contraires à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par le souvenir de ses persécuteurs; et dans une sublime et continuelle absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale et durable, le court intervalle qui le séparoit de la mort.»

Puis le texte lui-même:
«L’homme naît avec la faculté de recevoir des sensations, d’appercevoir et de distinguer, dans celles qu’il reçoit, les sensations simples dont elles sont composées, de les retenir, de les reconnoître, de les combiner, de conserver ou de rappeler dans sa mémoire, de comparer entr’elles ces combinaisons, de saisir ce qu’elles ont de commun et ce qui les distingue, d’attacher des signes à tous ces objets, pour les
reconnoître mieux, et s’en faciliter de nouvelles combinaisons. Cette faculté se développe en lui par l’action des choses extérieures…»

Le livre déroule la suite de cette esquisse sur 385 pages.
Tous ceux qui le désirent peuvent utiliser cette machine à voyager dans le temps, au XXIème siècle, à la fois très technique et très bon marché.

Joseph Aussedat
12 mai 2015

Les Tétins de sainte Agathe

Giuseppina Torregrossa
Éditions Jean-Claude Lattès 2011
(disponible en livre de poche)

Une autre histoire d’amour entre une grand-mère et sa petite-fille unies par le même prénom, celui de la sainte, mais aussi une fresque mettant en scène quatre générations de femmes sur toile de fond sicilienne.

Vues et racontées par Agatina, du haut de son enfance jusqu’à l’âge adulte, ces femmes ont en commun un bien précieux : des seins, joliment appelés tétins, comme ces gâteaux fabriqués le 5 février, jour de la Sainte-Agathe, « qui se transforment comme par magie en seins malicieux, bien ronds et blancs, quand on y dépose une cerise confite. »

Savoureux, non?

De ses seins dépend pourtant le sort d’une femme. Si ils brillent par leur absence, quel malheur!, leur propriétaire sera déficiente aux yeux de son homme. Dans le cas contraire, elle fera son bonheur, sauf dans un cas précis : « Les tétins de ma grand-mère dont personne, pas même son mari, n’avait soupçonné la beauté, restèrent en bonne santé toute sa vie grâce à sainte Agathe. »

Trop souvent hélas, les seins blancs et ronds seront des seins de discorde, rappelle grand-maman Agata : «… si tu ne ressens pas de plaisir quand ils te touchent, les hommes se sentent atteints dans leur virilité, mais gare à toi si tu y prends plaisir, parce que là ils te prennent pour une putain. »

La jeune Agatina a retenu qu’il faut impérativement respecter le rituel des fameux gâteaux pour s’attirer la bienveillance de la sainte et la bonne santé de ses seins. Pour cela, les tétins doivent être réussis et aller par paires, car quand ils vont bien, les tétons vont bien, mais quand ils sont ratés ou que légende et recette ont été oubliées, les tétons sont en danger.

Et que pensez-vous qu’il arrive? Libérée du mariage d’amour pur mais condamné, du mariage boiteux assorti de trahisons et de coups, la femme autonome, moderne, qu’est Agatina est-elle libre pour autant? Pas quand passion et érotisme guident sa conduite amoureuse et qu’en plus, elle rate ses tétins.

Tourner le dos à la Sicile, à Palerme, à ses amours est sans doute la solution. Pourtant il y aura passation de la mémoire. Le roman se termine donc comme il a commencé : un enfant est dépositaire de la légende de sainte Agathe et de la recette.

Ces tétins de sainte Agathe… savoureux jusqu’à la dernière miette!

Nicole Balvay-Haillot
15 avril 2015