Le vagabond des étoiles

Jack London écrivait à son éditeur: «J’ai pris des libertés avec la philosophie pour démontrer la suprématie de l’esprit sur la matière. La clé du livre est: le triomphe de l’esprit».
Emprisonné dans une geôle de San Quentin, en Californie, le meurtrier Darrell Standing raconte comment il est passé de l’état de prisonnier à vie à celui de condamné à la pendaison.
Comment dans les conditions effroyables de détention dans cette prison, la cruauté et la bestialité des gardiens et de l’administration pénitentiaire, les mensonges d’un co-détenu vont le rendre victime d’une injustice dont il ne peut se défendre: il est accusé d’avoir caché dans la prison des kilos d’explosifs … qui n’ont jamais existé.
Comme il ne peut avouer ce forfait, on le met au cachot, on le torture et on lui met une camisole de force.
Le prisonnier va nouer des liens avec d’autres emprisonnés à l’aide de coups frappés contre le mur, et grâce à ces contacts expérimenter «une petite mort», méthode qui lui permet de voyager dans le temps et l’histoire et vivre de multiples vies, retrouvant par intervalles son cachot.
Il revit dans le corps de Guillaume de Sainte-Maure, dans un Paris du Moyen-Âge, dans celui de Jesse, un enfant immigrant en Arkansas au temps des Mormons, celui d’Adam Strang naufragé sur un îlot de corail, puis favori du puissant Yunsan, puis mendiant en Corée, et celui del’esclave romain barbare Lodbrog …
Pour finir, le faux témoignage d’un gardien va l’envoyer à la pendaison.
Ce livre, plaidoyer contre l’injustice et la peine de mort, ouvre aussi toutes grandes les portes de la puissance de l’imagination.

Joseph Aussedat
14 janvier 2015

Jack London ou comment être accroché par … un Croc-Blanc

Jack London m’a non seulement donné le goût de venir vivre en Amérique, mais encore m’a fait découvrir de nombreuses facettes de la nature humaine et animale. C’est le cas avec le premier livre de lui que j’ai lu, Croc-Blanc.
White Fang – Croc-Blanc – raconte l’histoire d’un métis mi-loup, mi-chien, né dans une tanière quelque part dans le grand nord. Son enfance avec sa mère louve va lui apprendre la dure loi de la vie sauvage. Par la suite sa capture par des Indiens et des Blancs va lui inculquer les principes de l’esclavage et la cruauté du gladiateur dans l’arène. Seule la rencontre avec un autre maître lui fera découvrir l’amour et sortir du cercle infernal où la haine des autres l’avait enfermé.
Il y a beaucoup à apprendre à se mettre dans la peau d’un loup.

Joseph Aussedat
8 janvier 2015

Tirant Le Blanc

De Joanot Martorell, traduit et adapté par le Comte de Caylus

Ce roman du Catalan Joanot Martorell est un véritable régal – le meilleur livre du monde écrira Cervantès. Le récit picaresque de la vie de l’apprenti chevalier breton jusqu’à son apothéose en général de l’Empire grec, après qu’il eut connu naufrage et esclavage sur les rivages de l’Afrique du nord, et reconquis sa liberté par son audace et son génie militaire, est étonnamment moderne.

Au passage le lecteur apprendra l’origine de «Honni soit qui mal y pense».

Le valeureux chevalier non seulement vainc ses adversaires, en tournoi ou à la guerre, mais il est capable de convertir les Maures – les infidèles – et de les gagner à la «vraie religion», par contre il est sans défense quand il est frappé par l’amour de la princesse Carmésine, fille de l’empereur grec. Ces amours contrariées rencontreront les manigances de la Veuve Reposée, amoureuse de Tirant, et le support des suivantes Plaisir de ma Vie et Stéphanie.

Tirant est entouré de parents, comme son cousin Diofébo, et d’amis comme Hippolyte, qui seront mêlés à ses aventures et à son destin.

Enfourchez votre destrier et galopez lire Tirant Le Blanc.

Joseph Aussedat
26 mai 2014

Explication de la nuit

Edem Awumey

C’est dans un voyage au bout de sa nuit que nous entraîne Ito Baraka, personnage-clé de ce double roman, le premier à la troisième personne, le second, en abyme, à la première personne.

Tandis qu’« à travers une nature blanchie malgré la nuit », un train le ramène à Montréal, puis à Ottawa, et qu’il peine à retrouver son trou à rat humide et froid de Gatineau, Ito Baraka écrit, bribe par bribe, dans un cahier écorné, son parcours d’ancien révolutionnaire africain.

Dans les années quatre-vingt, Ito et ses amis croyaient pouvoir mener, grâce au théâtre de Beckett, une résistance par la parole « contre l’immobilité, l’enfermement, le statu quo, le gel de nos mouvements sur la scène du parti unique ». La répression de la dictature militaire sera brutale. Une fois le calme revenu, même l’exil et l’écriture ne réussiront pas à sauver Ito de ses remords, de ses cauchemars, de sa honte.

Edem Awumey, Canadien d’adoption né au Togo, offre avec ce roman une alternance de nuit et de soleil toute de violence et de barbarie. Pourtant, une certaine beauté qu’on appellerait amour apporte une incontestable touche de douceur. Inoubliable Koli, ancien instituteur qui osa résister et le paya de ses yeux, insufflant au jeune Ito l’amour des beaux textes dans les nuits du camp de détention; tendre Kimi Blue, aussi défoncée par la drogue qu’Ito Baraka l’est par l’alcool et le cancer, qui l’écoutera et l’accompagnera jusqu’au bout, prenant la plume pour terminer son récit quand ses forces l’abandonneront.

Avec Edem Awumey, nous découvrons aussi une région du golfe de Guinée jamais nommée dans laquelle se reconnaît toutefois une ancienne colonie française coincée entre le Ghana et le Bénin. Par la voix de Koli, il raconte qu’un certain Gustav Nachtigal y construisit une voie ferrée pour mieux exploiter ses richesses; les Français suivirent après la défaite allemande de 1918, ce qui permet au personnage de Gueule deBois de «baver sur ses médailles de soldat de la coloniale gagnées» en Alsace, en Indochine et en Algérie. Ce qui permet aussi à l’écrivain de nous régaler d’une vaste culture dans une langue limpide dont je ne pourrais égrener tous les joyaux.

Nicole Balvay-Haillot
14 février 2014

Inside

D’Alix Ohlin

Inside est le premier roman d’Alix Ohlin traduit en français, chez Gallimard. Ceux et celles qui le peuvent découvriront donc en anglais les autres romans et les nouvelles de cette auteur née à Montréal et enseignant actuellement aux États-Unis.

Sur une période de dix ans, Inside proméne son lecteur et sa lectrice de Montréal à New York et Los Angeles, en passant par le Nunavut et le Rwanda, pour finalement revenir à Montréal. Le seul personnage à ne pas quitter cette ville est Grace, ce qui ne veut pas dire que sa stabilité géographique est synonyme de stabilité professionnelle et émotionnelle. Bien au contraire. Grace est toutefois le lien entre les différents personnages-clés et les lieux qu’ils investissent.

Il semble parfois difficile de démêler l’écheveau de ces quatre voix, surtout quand Annie, devient Anne à New York, mais patience et curiosité – et le talent d’Alix Ohlin –  amènent à découvrir ce qui les unit, soit l’incapacité à aider un être en détresse qui ne veut pas ou ne peut pas s’aider.

Pas question de résumer ici Inside, ce ne serait pas lui faire justice, son grand mérite étant de nous offrir une fresque intimiste qui touche par sa justesse. Ces quatre vies attachantes nous amènent à réfléchir à qui nous sommes, aux failles et aux manques sur lesquels nous nous construisons et auxquels nous croyons tordre le cou en partant ailleurs, ce qui ne règle rien.

Un tout petit bémol, page 99. Qui, au Québec, aurait l’idée de décrire ainsi le Biodôme ? «… un zoo couvert qui proposait quatre habitats différents, avec flore et faune correspondantes, et les visiteurs pouvaient passer de l’un à l’autre, de l’humidité tropicale au grand froid polaire.»  Le Biodôme, c’est le Biodôme, non ? Traduction, trahison… Mais ne laissons pas ce détail gâcher notre plaisir. Rions plutôt !

Nicole Balvay-Haillot
10 février 2014

Je ne retrouve personne

Arnaud Cathrine

Le retour au pays de l’enfance est le thème commun à deux romans
parus récemment en France.
Dans Les Lisières d’Olivier Adam, Paul, quadragénaire ayant élu
domicile à Saint-Malo retourne aider ses parents à vendre la maison
familiale en banlieue de Paris. Dans Je ne retrouve personne,
Aurélien, trentenaire devenu parisien, revient en Normandie pour la
même raison. En dépit de leur succès, ces deux écrivains ont un
comportement d’adolescents attardés, flagellant le monde littéraire,
tout particulièrement leurs éditeurs, qui pourtant les ont choyés et
encensés, noyant dans l’alcool leurs angoisses et leurs déboires
sentimentaux.
Là s’arrête la comparaison.
Paul réussit à percer la raison, très réelle, de son mal de vivre, à
la lisière de lui-même, en retournant aux lisières de la grande
ville, lisières ouvrières, moroses et sans avenir, qu’Olivier Adam
dépeint magnifiquement pour y avoir vécu autant que son personnage.
Par contre, s’il revisite la province bourgeoise dont il est issu,
Aurélien ne retrouve personne et à peine lui-même. Peut-être sa
rêverie finale lui apporte-t-elle paix et espoir. Ce roman intimiste
est cependant agréablement écrit et agréable à lire.

Nicole Balvay-Haillot
14 janvier 2014

Batavia’s Graveyard

Récit historique de Mike Dash

Cette histoire relate l’une des plus sanglantes mutineries du XVIIème siècle :
celle dirigée par Jeronimus Cornelisz avec des membres de l’équipage
mécontents pour prendre le contrôle des 250 survivants de l’échouage du
Batavia, fleuron de la Dutch East India Company, sur un écueil de corail de
petites îles non répertoriées à l’ouest de l’Australie – l’archipel des
Abrolhos.
Le navire était chargé d’or, d’argent et de bijoux à destination de la colonie
hollandaise de Java. Il emportait aussi femmes et enfants. Un des nombreux
motifs de la mutinerie. C’est en effet le désir de Jeronimus pour l’une des
passagères qui sera à l’origine du crime.
Le capitaine Ariaen Jacobsz fit voile sur une petite chaloupe de sauvetage
pour aller chercher de l’aide à Java à quelques 1500 milles au nord.
L’horreur pour les rescapés du naufrage commença alors par le regroupement des
mutins et leur transformation en assassins pour contrôler les armes et les
ressources à peine suffisantes pour assurer la survie des naufragés. Une
partie des naufragés ont pu échapper à Cornelisz en prenant pied sur une autre
île proche.
Le navire de secours venu de Java atteindra l’archipel et punira les mutins.
Le titre anglais – le cimetière du Batavia, nom donné à l’île – a été traduit
en français par « L’Archipel des hérétiques », ce qui ne rend pas vraiment la richesse
de ce livre.
L’audace des directeurs hollandais de la Compagnie – les XVII gentilhommes –
est frappante: capables d’envoyer à l’autre bout du monde des navires et
d’endurer des pertes importantes, ils purent néanmoins en tirer une richesse
fabuleuse pour son temps. L’auteur dépeint aussi très bien le caractère
religieux de ces hommes et comment Jeronimus devint un hérétique adepte de la
philosophie libertine, ou du moins de sa vision de cette philosophie, et
comment il subjugua ses disciples et devint dictateur dans une île déserte.
À lire en anglais si possible.

Joseph Aussedat
1er décembre 2013

Ladivine

Roman de Marie NDiaye
l’auteur de Trois femmes puissantes
Gallimard, prix Goncourt 2009)

Séduite par les Trois femmes puissantes, j’espérais beaucoup en ouvrant Ladivine, mais le bonheur n’était pas au rendez-vous.

Je ne m’attendais pas au bonheur du personnage de Ladivine, les trois femmes puissantes qui l’avaient précédée ne l’atteignant jamais. Toutefois, celles-ci prenaient vie et restaient vraisemblables dans leur destin figé les menant à l’auto-destruction. Pas Ladivine, qui se renie dès la première page en reniant ses origines.

Si je parle ici des deux livres, c’est qu’ils ont un point commun : l’Afrique. Pure laine française par son éducation et sa culture, Marie Ndiaye est née d’un père sénégalais qu’elle a à peine connu. Le Sénégal, qui lui est aussi étranger que l’Amazonie, est pourtant bien présent dans les deux romans.

Ladivine s’appelle en réalité Malinka. Enfant, elle grandit dans la banlieue parisienne auprès d’une mère souvent appelée la servante ou la mère de Malinka, ce qui finit par être agaçant. Cette femme porte sur elle la marque de son exclusion : la couleur de sa peau, que l’on devine sans qu’elle soit jamais dite. Exclue de la société, elle l’est aussi de la vie de sa fille. Malinka quittera donc sa mère et son prénom pour devenir Ladivine et se marier. Et c’est sa fille, la vraie Ladivine, aussi blanche que sa mère, qui se retrouvera à l’âge adulte en Afrique, où, curieusement, on la reconnaît, où elle se sent chez elle, même si elle ne comprend pas pourquoi.

Ladivine en Afrique est la partie la plus poétique, la plus mystérieuse de ce roman jusque-là gelé, à l’image de Ladivine-Malinka.

Ne renions toutefois pas Marie Ndiaye, dont le talent est indéniable. Trois femmes puissantes existe en livre de poche, beau, bon, pas cher ! Un beau cadeau, une excellente lecture.

Nicole Balvay-Haillot
28 novembre 2013

Le chat de Schrödinger

De Philippe Forest

Je serais bien en peine d’expliquer l’expérience du chat de Schrödinger à qui voudrait lire ce livre. Selon l’éminent savant que fut Schrödinger, on enferme la pauvre bête dans une boîte où il court le risque d’être empoisonné. Risque plus terrible encore, il sera peut-être à la fois mort et vivant!

D’où la question existentielle qui se pose à l’être humain et à Philippe Forest en particulier :  peut-on être à la fois vivant et mort? Il semble bien que oui. Et à lire la vie du narrateur-personnage-auteur, je comprends plus facilement ce concept que celui du chat mort et vivant!

Impossible de résumer ce roman. D’ailleurs est-ce un  roman ou une réflexion métaphysique, un long conciliabule de l’écrivain avec son double, l’un vivant, l’autre à moitié mort?

Ce chat qui apparaît au fond de la ruelle du romancier, vient manger ses croquettes et disparaît pour revenir, revenir encore, et ne plus revenir, broyant le coeur de ce dernier, était-il réel? En tout cas, son apparition fut comme un arc-en-ciel trouant un nuage de malheur et sa disparition une désolation : « Il vient un moment dans la vie – et sans doute est-il différent pour chacun – ou l’on se retrouve à la merci du plus petit des chagrins. N’importe quelle peine se met à valoir pour toutes les autres : celles que l’on a déjà connues comme celles dont on sait qu’elles finiront par venir. »

Un très beau livre sur une immense tristesse dont la cause est bien pire que l’apparition et la disparition d’un matou au fond de son jardin.

Un très beau style, touchant : « Chaque deuil, aussi dérisoire qu’il soit, rouvre la plaie profonde d’autrefois. Jamais complètement cicatrisée. La moindre écorchure rouvre les vieilles vannes par lesquelles c’est tout le corps qui se vide. »

Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites!

Nicole Balvay-Haillot
27 novembre 2013

Le mur mitoyen

Roman de Catherine Leroux

Comme chacun sait, un mur mitoyen sépare deux entités, à moins qu’il soit le lien entre elles. Métaphore de ce qui divise ou joint les êtres, voire une même personne, le mur mitoyen est le thème principal de ce roman pluriel qui en compte en réalité quatre d’importance et de longueur inégales.
Une question interpelle le lecteur ou la lectrice à mesure que tournent les pages : Où l’auteure veut-elle en venir ? Patiemment, les personnages – une mère et son fils, des fratries, des époux, des inconnus – prennent forme et vie dans leurs différents environnements, souvent très éloignés. Ils ne se connaissent pas, ne se rencontreront jamais. Pourtant, des liens aussi fins que des fils d’araignée se tissent, se défont, se greffent à leur insu. Leur auteure, marionnettiste toute puissante, joue habilement de tous ces fils et les murs jusque-là invisibles se dressent, changeant une réalité tenue pour incontestable.
Habile, astucieuse, Catherine Leroux fait preuve d’une telle créativité que la génétique devient sujet littéraire.

Nicole Balvay-Haillot
27 novembre 2013