Ma vie rouge Kubrick

Roman-essai de Simon Roy, Éditions du Boréal

Roman ou essai, peu importe, voici un texte  intéressant à bien des égards. J’ai failli en arrêter la lecture au bout de quelques pages. Pourquoi? Il n’est pas dans mes habitudes de lâcher un livre de cette façon. Je l’ai donc repris en me posant la question suivante: Qu’est-ce qui m’arrête?

L’angoisse. L’horreur se dessine au fil des pages. Et l’horreur, ce n’est pas pour moi. Depuis Psychose de Hitchcock, qui m’a impressionnée au point où je me méfie encore des rideaux de douche! Or, dans Ma vie rouge Kubrick, il est beaucoup question d’un autre film, The Shining de Stanley Kubrick, apparemment traduit en français par Fulgurance, soit l’état au cours duquel des événements passés peuvent laisser des
traces. Il arrive que des personnes ayant un don particulier (le shining) puissent les voir.

Lorsqu’il  entrevoit des extraits du film, l’enfant qu’était le futur auteur éprouve un malaise dont il garde le souvenir trente ans plus tard. L’horreur venait de s’immiscer dans sa vie jusque-là tranquille et innocente, ce qui est d’autant plus troublant qu’il ne sait rien du drame ayant frappé sa famille bien avant sa naissance, soit en 1942. Intuition?  Simon Roy ne parle jamais de psychologie transgénérationnelle, mais le concept ne lui échappe pas: «ma famille n’était pas d’aplomb, comme abîmée par une lointaine fêlure qui se transmettrait de génération en génération» (page 49).

Son talent de conteur est de distiller l’information.  Il faut attendre 52 pages avant de savoir: «Il n’y a pas que dans les films que les maris tuent leurs femmes» et donc que le grand-père a tiré sur la grand-mère, une toute jeune femme, presque sous les yeux de leurs deux petites filles, des jumelles de cinq ans. Et comme si pareil malheur ne suffisait pas, l’une d’elle disparaît sans laisser de trace à l’âge de quarante-quatre ans, laissant son double seule et suicidaire.

Ce qui me touche dans ce livre très personnel et qui pourtant touche à l’universel: la tendresse de l’auteur et narrateur dans l’accompagnement de sa mère, qui survit quelque temps à une énième tentative de suicide. Il tient la main de celle-ci, conscient que les rôles se sont inversés. Avec empathie et lucidité, l’enfant devient figure parentale.

Ce qui me trouble: est-il vrai que n’importe qui a le potentiel de devenir un monstre, un «fou»? Il y a beaucoup plus que de l’intertextualité dans ce livre et je comprends que Simon Roy soit aujourd’hui partagé entre son bonheur d’avoir gagné le prix des libraires 2015 et le désarroi, pour ne pas dire la douleur, de l’avoir écrit.

Nicole Balvay-Haillot
1er septembre 2015